Pourquoi prouver les attributs divins avant la prophétie
Vie, science, puissance, volonté : les quatre attributs à établir avant toute reconnaissance d'un messager
Pourquoi la règle que Kant redécouvrira au XVIIIe siècle rend inopérant l'argument ontologique, et comment le kalām l'avait posée six siècles plus tôt
L'essentiel
Un outil des premiers manuels. La distinction entre l'essence d'une chose (māhiyya) et son existence (wujūd) est un des premiers outils que manipule un étudiant en kalām. Elle passe pour une évidence technique, exposée sans détour dans les manuels classiques de logique, de philosophie et de théologie rationnelle. Énoncée simplement, elle dit ceci : quand on veut définir ce qu'est une chose, on ne peut faire entrer ni son existence ni sa non-existence parmi ses constituants. La formule consacrée, que l'on trouve chez Fakhr al-Dīn al-Rāzī et chez la plupart des mutakallimūn qui viennent après lui, se dit al-wujūd zāʾid ʿalā al-māhiyya, l'existence est additionnelle à l'essence
. Cette règle, modeste en apparence, commande un point central de la théologie naturelle : elle interdit de croire qu'on puisse démontrer l'existence de Dieu à partir du seul concept de Dieu.
La distinction entre l'essence d'une chose (māhiyya) et son existence (wujūd) est un des premiers outils que manipule un étudiant en kalām.
Un raisonnement court et serré. L'argument tient en trois temps. Si je veux saisir la māhiyya d'une chose, son contenu conceptuel propre, il m'est interdit d'y inclure l'existence comme partie constitutive, et il m'est également interdit d'y inclure la non-existence. La raison est symétrique. Si l'existence entre dans la définition de l'essence, il devient impossible que cette essence soit jamais dite non-existante, ce qui contredit l'expérience la plus élémentaire de concepts dont on discute l'existence. Et si la non-existence entre dans la définition, il devient impossible que la même essence soit jamais dite existante. Dans les deux cas, on perd la capacité de porter un jugement d'existence sur la chose pensée. Il faut donc poser que l'existence et la non-existence sont zāʾid, adjoints, surajoutés à l'essence.
Un acquis ordinaire des manuels de kalām. Ce n'est pas une trouvaille isolée. La formulation figure, explicite, dans les livres de logique, de philosophie et de ʿilm al-kalām des mutakallimūn tardifs. On peut la présenter en quelques minutes à un débutant. Elle sert ensuite dans toute la métaphysique théologique classique pour fonder la distinction entre le nécessaire par soi, dont l'existence coïncide avec la réponse à la question qu'est-ce que c'est ?
, et le contingent par soi, dont l'essence laisse ouverte la question est-il, n'est-il pas ?
.
Kant reprend la même règle contre l'argument ontologique. Le philosophe allemand Immanuel Kant s'arrête précisément sur ce point lorsqu'il démonte l'argument ontologique, cette preuve qui prétend tirer l'existence de Dieu du seul concept de Dieu. Sa formule célèbre, l'existence n'est pas un prédicat
, énonce exactement la thèse des mutakallimūn : l'existence n'est pas une détermination qu'on pourrait lire dans l'essence d'une chose, elle n'est pas parmi ses dhātiyyāt, ses constituants essentiels. Dès lors, on ne peut pas dire de la seule compréhension du concept de Dieu, il doit être existant
. Comment sauriez-vous, à partir du concept pris en lui-même, qu'une chose doit exister, à moins d'avoir déjà glissé l'existence dans le concept ? Or c'est précisément interdit.
La phrase de Rāzī et la relecture d'al-Ashʿarī. Chez les mutakallimūn tardifs, la formule s'est fixée : al-wujūd zāʾid ʿalā al-māhiyya. Sur sa base, ils ont relu la phrase plus ancienne d'al-Imām al-Ashʿarī et de plusieurs devanciers, l'existence de toute chose est son essence
(wujūd kull shayʾ ʿaynuh), en soutenant que la formule de Rāzī en est le commentaire clair. Ce que les anciens disaient de façon compacte, les tardifs l'ont déplié en distinguant proprement l'essence et l'existence, puis en réaffirmant que, pour la créature, l'une s'ajoute à l'autre, alors que pour le Nécessaire par Soi, la question se pose autrement.
Kant eut un devancier qu'il a prolongé. Avant Kant, un auteur avait déjà visé Descartes et pointé la même difficulté, mais sans la traiter avec la même finesse. Kant lui donne sa forme définitive dans la philosophie occidentale, au point que la thèse finit par lui être attribuée presque exclusivement. Parmi ceux qui commentent et traduisent Kant en Occident, quasiment personne ne signale que ce principe est depuis longtemps courant dans la tradition des mutakallimūn, au point d'en constituer un alphabet, comme les rudiments de la physique ou ceux de la relativité pour un étudiant en sciences.
Il ne s'agit pas ici de disputer à Kant la paternité d'une formule, ni de nier la force de son exposition. Il s'agit de rappeler que la distinction entre essence et existence, et le refus d'enregistrer l'existence comme prédicat parmi d'autres, est un outil que la tradition musulmane maniait avec aisance bien avant que la Critique de la raison pure le rende célèbre en Europe. Cela a deux conséquences. D'abord, le kalām est équipé pour neutraliser proprement l'argument ontologique par ses propres moyens, sans importer une machinerie étrangère. Ensuite, quand on veut fonder l'existence de Dieu rationnellement, la route que prennent les mutakallimūn n'est jamais celle du concept pur : elle passe par la contingence du monde et le besoin d'un Nécessaire par Soi dont l'existence n'est plus une propriété surajoutée mais l'identité même. La règle al-wujūd zāʾid ʿalā al-māhiyya ne ferme pas la théologie naturelle, elle en indique la bonne porte.
Un résumé reste un résumé : la reformulation cherche la clarté, quelques nuances peuvent se perdre au passage. Pour creuser un argument ou vérifier une citation, la vidéo d'origine et les sources primaires restent la référence.
Un débat ne couvre pas nécessairement toutes les réponses à une objection : d'autres arguments existent, répartis dans d'autres échanges. C'est au lecteur de faire la jonction.
L'échange original
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