DÉFENSE13 AVR. 2026
DéfenseContre Athéisme5 min de lecture

Le problème du mal tient-il face à l'islam ?

La triple réponse d'al-Dimānī, al-Īji et Rāzī : bonté, justice et miséricorde divines définies de manière à exclure la contrainte de supprimer le mal

L'essentiel

  • L'argument est formellement valide mais matériellement faux. Sa prémisse sur la bonté est plaquée de l'extérieur, elle ne provient d'aucune source islamique.
  • Trois savants, trois définitions convergentes. Razi sur la miséricorde comme volonté préternelle de rétribuer, al-Dimani sur la justice comme correspondance analogique avec la volonté et la connaissance, al-Iji sur la justice comme impossibilité d'être qualifié de mauvais. Aucune n'impose à Dieu de supprimer le mal.
  • Allah n'a pas d'intérêt. Ce point métaphysique suffit à désamorcer toute projection anthropomorphique qui prêterait à Dieu des motifs humains.
  • La charge de la preuve est inversée. C'est à celui qui affirme une définition contraignante de la bonté divine en islam de la sourcer. Il ne peut pas.

Contexte

Un argument formellement valide, matériellement faux. L'argument épicurien du problème du mal a un statut particulier : il est formellement valide. Les savants musulmans eux-mêmes l'ont employé contre les Mu'tazilites, qui tenaient que Dieu devait faire le meilleur pour ses créatures. Fakhr al-Din al-Razi et Sa'd al-Din al-Taftazani ont retourné l'objection contre cette secte médiévale. L'argument ne tombe qu'à une condition : que le système théologique visé n'accepte pas la prémisse cachée qu'il transporte. L'islam sunnite athari ne l'accepte pas, et le démontre par trois voies convergentes issues du kalam classique.

L'islam sunnite athari ne l'accepte pas, et le démontre par trois voies convergentes issues du kalam classique.

L'argument formalisé et sa prémisse cachée

Formalisation en six étapes. L'objection s'articule en six étapes. Le mal existe. Allah le connaît, par omniscience. Allah peut le faire cesser, par omnipotence. Allah doit vouloir le faire cesser, par hypothèse de bonté. Tout ce que Dieu veut faire cesser n'existe pas. Le mal ne devrait donc pas exister, contradiction, l'islam serait faux.

La prémisse cachée sous le mot bonté. Les trois premières prémisses s'acceptent sans réserve. L'existence de la souffrance se constate directement, l'omniscience et l'omnipotence sont des attributs coraniques incontestés. Tout le poids repose sur la quatrième, celle qui relie la bonté à une obligation de supprimer le mal. Cette prémisse est un homme de paille : elle suppose que le terme bonté ait un sens univoque, que la tradition islamique partagerait avec la philosophie grecque, la théologie chrétienne et le lexique français contemporain. On ne peut pas critiquer une position exprimée en arabe du VIIe siècle à partir d'une définition tirée d'un dictionnaire français de 2026.

La charge de la preuve. Le problème du mal se veut une critique interne du théisme islamique. Une critique interne n'est légitime qu'à condition de prendre les présupposés de la position visée tels qu'elle les formule. Imposer de l'extérieur une définition de la bonté, puis tirer une contradiction de cette définition importée, ce n'est plus une critique interne, c'est un procès truqué. Il n'existe aucun texte coranique, aucun hadith, aucun savant musulman qui relie la bonté divine à la contrainte de supprimer le mal.

Trois définitions qui ferment la brèche

Miséricorde : Razi et la volonté préternelle

Razi : miséricorde sans obligation de supprimer le mal. Dans son traité sur les noms divins, Fakhr al-Din al-Razi définit la miséricorde comme la volonté préternelle d'accorder la félicité aux serviteurs fidèles. Allah a décidé, de toute éternité, de rétribuer ceux qui se soumettent à ses commandements. Cette définition n'a aucun rapport avec une obligation de supprimer le mal terrestre. Une seconde définition, classique chez Taftazani, présente la miséricorde comme un attribut d'action : subvenir aux créatures, leur accorder subsistance et bienfaits. Là encore, aucune incompatibilité avec le mal. Le Coran lui-même couple facilité et difficulté dans la sourate ash-Sharh.

Justice : al-Dimani et l'analogie

Al-Dimani : la justice par analogie avec la volonté divine. Saif al-Din al-Dimani, dans sa glose du commentaire qu'al-Sanusi a fait de sa propre Kubra, développe un raisonnement serré. La justice appliquée aux êtres humains est la correspondance entre l'action et l'intérêt propre : agir pour son bonheur, c'est la justice ; agir contre son intérêt, c'est l'injustice. C'est ce que le Coran désigne quand il qualifie les mécréants d'injustes envers eux-mêmes, puisqu'ils agissent de manière à mériter l'enfer.

Allah sans intérêt : la définition humaine inapplicable. Le point critique vient ensuite. Allah n'a pas d'intérêt, pas de bonheur, pas de souffrance. Cette définition humaine ne lui est donc pas applicable en l'état. Al-Dimani propose une application par analogie : transposer la correspondance, en remplaçant intérêt par ce qu'il y a effectivement en Allah, la volonté et la connaissance. La justice divine devient la correspondance entre les actions divines et la volonté et la connaissance divines.

Or toute action divine est, par nécessité métaphysique, en accord avec la volonté et la connaissance divines. La conclusion est implacable : il est logiquement impossible qu'Allah soit injuste. Créer le mal est une action en conformité avec la volonté et la connaissance divines, donc juste, sans contradiction.

Justice : al-Iji et la théorie du commandement divin

Al-Iji : aucune action divine n'est qualifiable de mauvaise. 'Adud al-Din al-Iji, dans les Mawaqif, pinacle du kalam tardif, ouvre une seconde voie. La justice d'Allah consiste en ce que ses actions ne soient pas qualifiables de qabih, de mauvaises. Deux définitions du mauvais mènent à la même conclusion. Le mauvais comme ce qui va contre l'intérêt personnel : Allah n'en ayant pas, aucune de ses actions ne peut l'être. Le mauvais comme ce qu'Allah a interdit : or Allah se décrète aux créatures, il ne se décrète pas à lui-même, aucune de ses actions ne tombe sous le décret d'interdiction. Al-Baydawi, maître d'al-Iji, verrouille la dernière issue en définissant la rida, la satisfaction divine, comme l'association d'une action à une conséquence positive dans l'au-delà.

Conclusion

L'argument du mal ne défait pas l'islam sunnite parce qu'il ne touche jamais sa position réelle. Il critique un théisme où la bonté divine contraindrait le Créateur à agir d'une certaine manière, théisme que les Mu'tazilites ont tenu et que les savants musulmans ont eux-mêmes réfuté par le même argument. La position athari refuse cette contrainte dès l'origine. Allah est souverain, ses jugements moraux dépendent de sa volonté et pas l'inverse, la sourate al-Ma'ida le dit sans ambiguïté : il juge selon ce qu'il veut, il n'est pas questionné sur ce qu'il fait. La triple démolition par Razi, al-Dimani et al-Iji explicite la conséquence logique de cette souveraineté : il est impossible, par définition, qu'Allah soit injuste.

Un résumé reste un résumé : la reformulation cherche la clarté, quelques nuances peuvent se perdre au passage. Pour creuser un argument ou vérifier une citation, la vidéo d'origine et les sources primaires restent la référence.

Un débat ne couvre pas nécessairement toutes les réponses à une objection : d'autres arguments existent, répartis dans d'autres échanges. C'est au lecteur de faire la jonction.

L'échange original

Voir sur YouTube

Un interlocuteur musulman présentant une formalisation scolaire

Transmettez cet argument