Deux temps dans une même phrase. L'ouverture de l'évangile johannique est un cas d'école. Le prologue enchaîne trois propositions en un verset : Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.
L'apologète protestant lit la troisième proposition comme une identification de la Parole avec Dieu. Il a raison de relever qu'elle dit la Parole était Dieu
. Il a tort d'ignorer ce que la seconde proposition oppose. La Parole était avec Dieu
pose une séparation entre deux entités. On ne dit pas d'une chose qu'elle est avec
elle-même. Le grec emploie la préposition pros qui indique un vis-à-vis, une orientation, une relation à. Deux termes distingués grammaticalement sont posés avant d'être présentés comme partageant une qualité commune.
Le mot Parole
. Logos, en grec, porte un champ sémantique large : parole, raison, logique, principe ordonnateur. La philosophie stoïcienne l'emploie pour désigner la rationalité immanente à l'univers. Philon d'Alexandrie, contemporain du Nouveau Testament, en fait une médiation entre Dieu et le monde. L'évangile de Jean puise dans ce bassin conceptuel, et l'attribution de Logos à une figure prophétique n'est pas, en soi, une attribution de divinité. La Torah est décrite en certains passages juifs comme parole de Dieu préexistante, sans que personne ne songe à déifier la Torah.
La chute du verset 14. Et la Parole s'est faite chair, et elle a demeuré parmi nous.
L'apologète protestant y voit la confirmation de l'incarnation. L'intervenant musulman note que le verbe traduit par se faire chair
, egeneto, signifie aussi devenir, arriver, advenir
. L'expression peut décrire le fait qu'une parole divine s'est manifestée dans une vie humaine, sans que cette vie humaine soit la substance même de Dieu. C'est précisément ce que l'islam enseigne : Jésus (paix sur lui) est appelé dans le Coran Sa Parole qu'Il a envoyée à Marie
Coran 4:171. La formule s'ajuste à Jean 1:14 sans impliquer la divinité du Messie.