RÉFUTATION19 JUILL. 2019
RéfutationContre Christianisme7 min de lecture

Jean 14 : 14 autorise-t-il vraiment de prier Jésus ?

Vieille syriaque, pères de l'Église, Vulgate primitive et majorité des lectionnaires byzantins ne connaissent pas la forme qui sert à prouver la divinité de Jésus

L'essentiel

  • Un pronom porte toute la charge doctrinale. Selon que Jean 14:14 est lu si vous me demandez ou si vous demandez, la phrase justifie la prière adressée directement à Jésus (paix sur lui) ou la ramène au schéma standard des autres chapitres johanniques.
  • Les plus anciens témoins ne connaissent pas le pronom. Les vieilles syriaques, la syriaque palestinienne, la version éthiopienne archaïque, les pères de l'Église syriaques, et les plus vieux manuscrits latins de la Vulgate ne l'attestent pas.
  • Saint Augustin ne le cite pas avant 403. Dans sa correspondance avec Jérôme (lettre 71 et suivantes), Augustin cite Jean 14:14 selon la Vulgate sans le pronom. Ce n'est que plus tard qu'on retrouve la forme avec pronom dans des citations augustiniennes, après que Jérôme lui a envoyé une copie révisée.
  • La majorité des lectionnaires byzantins omettent. Sur l'ensemble des lectionnaires conservés, environ trente portent la forme avec pronom ; le triple, près de quatre-vingt-dix, portent la forme sans pronom. L'argument de la majorité textuelle byzantine joue contre la lecture qui s'en réclame.
  • Le texte douteux ne peut fonder un dogme. Un pronom contesté dans l'un des manuscrits ne peut porter la preuve scripturaire d'une doctrine aussi lourde que la divinité du Christ. La cohérence méthodologique commande de reposer la question sur d'autres bases.

Contexte

La formule de Jean 14:14 apparaît dans la plupart des traductions françaises contemporaines sous la forme : Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. Le pronom me change la portée du verset. Sans lui, on reste dans le schéma johannique standard où Jésus invite ses disciples à s'adresser au Père en son nom. Avec lui, on obtient une phrase qui cautionne la prière adressée au Christ, pierre souvent mobilisée pour soutenir sa divinité.

Un intervenant musulman formé à la critique textuelle rencontre un exégète protestant francophone sur ce terrain précis. L'échange dure un peu plus d'une heure et parcourt les principaux témoins textuels : manuscrits grecs, versions orientales, citations patristiques, tradition latine, lectionnaires byzantins. La démonstration musulmane tient en une thèse : le pronom est une addition ultérieure que l'accumulation des témoins anciens dément. Le versant protestant maintient que les grands codex onciaux l'attestent et que la critique textuelle contemporaine le retient. L'échange pose un cas d'école sur la manière dont un pronom peut porter tout le poids d'une controverse doctrinale.

La démonstration musulmane tient en une thèse : le pronom est une addition ultérieure que l'accumulation des témoins anciens dément.

La carte des témoins

Le cadre général. La critique textuelle du Nouveau Testament se construit sur plusieurs familles : les manuscrits grecs majuscules et minuscules, les versions anciennes (syriaque, latine, copte, éthiopienne, arménienne, géorgienne), les citations patristiques, et les lectionnaires liturgiques. Un verset n'est réputé fermement attesté que lorsque plusieurs de ces familles convergent. Pour Jean 14:14, l'intervenant musulman annonce la thèse à l'avance : on va que la convergence joue contre le pronom, non en sa faveur.

Les grands codex onciaux. L'exégète protestant invoque les codex Sinaiticus et Vaticanus, datés du IVe siècle, comme porteurs du pronom. Le fait est exact mais isolé. Ces deux témoins majuscules constituent la base de ce qu'on appelle le texte alexandrin, retenu depuis Westcott et Hort comme texte de référence des éditions critiques modernes. Retenir Sinaiticus et Vaticanus seuls reviendrait à ne consulter qu'une seule famille. Or la critique textuelle, depuis les travaux d'Eberhard Nestle jusqu'aux comités de la Nestle-Aland, invite au contraire à croiser les familles pour pondérer le verdict.

Les vieilles syriaques et la syriaque palestinienne. L'église syriaque est, après les Grecs, la plus ancienne communauté chrétienne à disposer de traductions du Nouveau Testament. La vieille syriaque, que certains datent du IIe siècle, ne contient pas le pronom contesté dans Jean 14:14. La syriaque palestinienne, tradition indépendante, non plus. Les pères de l'Église syriaques, commentateurs du texte au cours des premiers siècles, citent le verset sans pronom. Sur le flanc oriental, la convergence des témoins plaide pour l'omission.

Augustin, Jérôme et la lettre 71

Un indice chronologique rare. La tradition latine fournit un indice précieux grâce à la correspondance entre Augustin et Jérôme. Augustin, dans plusieurs lettres dont la lettre 71 envoyée à Jérôme, cite Jean 14:14 dans sa forme ancienne, celle qu'il connaît à travers la Vulgate alors en circulation. Les citations d'Augustin datées d'avant 403 rendent le verset sans le pronom. Lorsque Jérôme lui envoie ensuite une copie révisée, le texte se modifie et certaines citations postérieures portent désormais le pronom.

Un témoignage à double tranchant. L'exégète protestant objecte qu'Augustin aurait aussi cité le verset avec pronom dans d'autres lettres. La réponse musulmane est directe : le phénomène est attendu si la révision portée par Jérôme est postérieure à la première citation augustinienne. Ce qui compte pour fixer la datation d'une leçon, c'est la forme la plus ancienne, non la dernière. Et la forme la plus ancienne, celle qui circule en Afrique du Nord et en Italie chez Augustin avant 403, ne porte pas le pronom.

Un Jérôme qui hésite. La Vulgate, projet de révision du latin biblique piloté par Jérôme, est elle-même une fenêtre sur la question. Le codex Fould 26, manuscrit Vulgate, ne contient pas le pronom dans Jean 14:14. D'autres manuscrits Vulgate anciens, comme ceux de la famille ff2, convergent. Ce n'est qu'avec la diffusion de copies révisées que la forme avec pronom gagne du terrain dans la tradition latine.

Les lectionnaires byzantins

Un corpus liturgique immense. Les lectionnaires conservés se comptent par milliers. Ils sont les livres que les églises utilisaient pour la lecture publique du Nouveau Testament. Chaque chapitre était découpé en péricopes qu'on lisait selon le calendrier liturgique. Jean 14 y figure, Jean 14:14 aussi. Le comptage opéré par les critiques sérieux sur ce corpus donne un résultat net : près de trente lectionnaires portent la forme avec pronom ; près de quatre-vingt-dix portent la forme sans. Le triple.

L'argument byzantin retourné. Les défenseurs de la divinité de Jésus invoquent souvent la majorité textuelle byzantine pour trancher les cas douteux. Ici, la majorité textuelle byzantine joue contre eux. Quand on compte correctement, quand on ne se contente pas de pointer deux ou trois manuscrits célèbres, la majorité des lectionnaires byzantins vote pour l'omission du pronom. L'exégète protestant tente l'explication par les lectionnaires ont parfois une valeur inférieure ; l'objection est cohérente si on l'applique partout, mais elle disqualifie alors l'ensemble des recours aux lectionnaires dans les autres controverses textuelles.

Versions orientales et cohérence

Copte, éthiopien, arménien. La famille copte, tant bohaïrique que sahidique, ne porte pas le pronom dans ses strates les plus anciennes. La version éthiopienne archaïque, basée sur un original grec ancien, non plus. L'arménienne suit la même ligne. La convergence des versions orientales constitue un front cohérent.

Le principe d'économie. Le comité éditorial honnête, placé devant cette carte, arbitre en faveur de la leçon sans pronom. Il ne le fait pas parce qu'il déciderait a priori contre la divinité de Jésus, il le fait parce que la méthode même de la critique textuelle privilégie la leçon attestée par le plus grand nombre de familles indépendantes. Les éditions critiques contemporaines qui maintiennent le pronom ne le font pas par force de témoins mais par poids accordé aux codex alexandrins et à leur reconstitution standardisée depuis le XIXe siècle.

Le fond et la forme

Un argument doctrinal suspendu à un pronom. Jean 14:14 avec pronom se dresse parmi les arguments forts en faveur de la prière adressée à Jésus et, en extrapolant, de sa divinité. Jean 14:14 sans pronom rejoint le schéma général : Jésus invite à prier le Père en son nom, ce que toutes les autres occurrences johanniques rappellent (Jean 15:16, 16:23-26). La divinité de Jésus ne peut pas reposer sur un pronom dont les plus anciens témoins textuels ignorent la présence.

Une conséquence méthodologique. L'intervenant musulman tire la leçon plus large. La tradition chrétienne a construit des dogmes qui reposent parfois sur un ou deux versets dont la critique textuelle démontre la fragilité. 1 Jean 5:7-8 (la célèbre Comma Johanneum), 1 Timothée 3:16 (Theos ou hos), Marc 16:9-20 (la finale longue), Jean 7:53 à 8:11 (la péricope de la femme adultère) : chaque fois, c'est un passage discuté par la critique moderne qui supporte un énoncé doctrinal saillant. Ce qui se passe à Jean 14:14 n'est pas une anomalie, c'est un symptôme.

La tradition chrétienne a construit des dogmes qui reposent parfois sur un ou deux versets dont la critique textuelle démontre la fragilité.

Conclusion

La démonstration revient à une question de principe. Peut-on laisser reposer la prière adressée au Christ et la revendication de sa divinité sur un pronom que les plus anciens témoins ignorent ? La réponse d'intégrité intellectuelle est non. Le Coran affirme quant à lui l'absence d'altération dans sa propre transmission (Coran 15:9) et s'adresse aux gens du Livre en signalant précisément ce qu'eux-mêmes admettent : Un groupe d'entre eux sait la vérité mais la cache sciemmentCoran 2:146. La critique textuelle ne prouve pas l'islam, mais elle retire l'un des piliers textuels que le christianisme trinitaire croyait pouvoir ériger. Le curieux honnête, à ce stade de l'enquête, a matière à se demander pourquoi la divinité de Jésus (paix sur lui) n'est jamais affirmée dans les paroles robustes qu'on lui attribue, et toujours suspendue à ces versets douteux que les meilleures familles textuelles ignorent.

Un résumé reste un résumé : la reformulation cherche la clarté, quelques nuances peuvent se perdre au passage. Pour creuser un argument ou vérifier une citation, la vidéo d'origine et les sources primaires restent la référence.

Un débat ne couvre pas nécessairement toutes les réponses à une objection : d'autres arguments existent, répartis dans d'autres échanges. C'est au lecteur de faire la jonction.

L'échange original

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Un intervenant musulman formé à la critique textuelle biblique·Un exégète protestant francophone

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